« […] Sur quoi repose ma religion, ce qui m’est le plus cher ? Quelles preuves ai-je de sa supériorité ?

A dater de ce jour-là, commença une crise redoutable. Ce n’était plus ma chair qui était perturbée, mais mon esprit. Le combat s’engageait à « la fine point de l’âme », au cœur même de ma foi, sur le sens même de ma vie. Cette bataille contre le doute allait durer des années. Elle en a encore des relents aujourd’hui …

Au début, certaine de mon succès, j’entre en lice avec ma fougue habituelle. Par chance pour ma recherche religieuse, j’ai aussi au programme l’histoire de la philosophie. Je vais choisir comme base de raisonnement quelques sûres doctrines pour trouver la Vérité (avec un V majuscule, s’entend !). Je me plonge d’abord dans les philosophes grecs que la formation classique me portait à aimer : Parménide avec l’Univers un, éternel, immuable ; Aristote avec l’immense effort de la matière s’élevant jusqu’à l’Acte pur ; je me passionne naturellement pour Socrate et Platon, et je continue résolument ma marche en avant. Mais bientôt, je m’aperçois avec effarement que ces éminents esprits, lumières éclatantes de leur temps, sont régulièrement remis en question par d’autres qui brillent à leur tour comme les maîtres à penser de l’heure. J’assiste désillusionnée à une sorte de commedia dell’arte avec un unique scénario. Arlequin, Scaramouche et autres se succèdent tour à tour sur scène, en grave philosophes… In fine, Bergson, le grand pontife du Collège de France, me séduit. Mais ayant vu l’éclipse de ses brillants prédécesseurs, je suis sûre que son illustre comète va à son tour disparaître du ciel de la philosophie – ce qui n’a pas manqué de se produire.

Je ne me décourage pas. Je n’ai pas encore découvert les fondations du temple de la Vérité, mais l’essentiel est de pénétrer ses arcanes. Me voilà lancée dans l’histoire des religions. Une impressionnante étude de plus d’un millier de pages met ma patience à l’épreuve. J’y vais de bon cœur. Comme dans les philosophies – l’ai-je assez fait remarquer ?-, je trouve partout des rayons de lumière. Avec l’animisme (que je devais rencontrer plus tard au Soudan), je me penche sur la nature en sa beauté que des esprits animent. Les religions orientales sont attirantes : Bouddha initiant à la sérénité suprême et à la compassion, Confucius à une morale supérieure. J’ai aussi admiré Mahomet renversant les trois cents idoles de la Kaaba pour instaurer la croyance en l’unicité divine, etc. Après un long périple, j’arrive enfin au Christ où je trouve non plus quelques rayons de lumière, mais une doctrine sublime, soleil à son zénith. Oui, mais mon esprit, devenu discursif à force de philosopher, voulait des preuves de l’incarnation de Dieu en l’homme. Je cherchais une évidence géométrique, un CQFD, ce qu’il faut démontrer, et ma raison « ratiocinante » n’était pas convaincue.

Où aller ? A quel axe immuable m’attacher pour posséder la Vérité ?

L’étoile fascinante de Sartre traversait à son tour le ciel de la philosophie. Son existentialisme athée, où l’homme se crée lui-même en agissant, ne me séduisait pas. Camus m’attirait davantage, mais son analyse pénétrante cherchait en vain une issue à l’absurdité du monde : Sisyphe roulait son rocher vers le cimes, mais se trouvait impuissant à en arrêter la chute.

Les efforts de ces intelligences supérieures pour échapper à un être transcendant me ramenaient aux siècles antérieurs, à Protagoras : « L’homme est la mesure de toute chose. » Oui, mais quelle mesure ? Finalement, ces « nourritures terrestres » n’apportaient pas un sens à la vie. Je cherchais un jaillissement de lumière et d’amour. Je restais dans le vide. Allais-je abandonner l’irradiation de l’Évangile qui défie le temps pour des nébuleuses passagères ? Non, cent fois non ! tant pis, je suis embarquée. Doute pour absurde, je choisis le doute : qu’il me ronge, qu’il m’assaille, je vais défendre ma foi ! Je préfère marcher dans la nuit que me dissoudre dans le néant.

Dans le silence de la chapelle, la lecture de l’évangile rafraîchissait mon cerveau en ébullition. Je répétais avec saint Pierre : « Seigneur, à qui irais-je ? Tu as les paroles de la vie éternelle. » Ces paroles, aucun philosophe n’arrivait à me les offrir ! Je partais l’âme en paix… jusqu’au nouvel assaut du doute.

Ce drame de la foi, aussi douloureux qu’il fût, avait l’inappréciable avantage de briser le cercle de mon étroit fanatisme : « Hors de mon Eglise, point de salut.  » Quelques années plus tard, l’Eglise toute entière s’ouvrit de manière analogue, manifestant respect et amitié pour les autres religions qu’elle avait, trop souvent jusque-là, exclues ou ignorées. Je commençais à discerner que je n’étais pas propriétaire attitrée de la Vérité totale et absolue. Comme bien des mortels, je cheminais péniblement à sa recherche. Croire en la vérité de l’Eglise catholique ne signifiait pas en posséder toute la lumière.

J’avais découvert des valeurs authentiques à travers d’autres religions et d’autres philosophies. Pourquoi les laisser tomber ? Une sorte de conversion de l’esprit s’opérait lentement. Que valaient les affres du doute en contrepartie de l’enrichissement exceptionnel qui s’offrait à moi ? J’ai pu ainsi accéder à un dialogue ouvert et confiant avec des hommes et des femmes de toute conviction à travers le monde […] »

Propos de Sœur Emmanuelle extraits de son livre posthume « Confessions d’une religieuse ».

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